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Marie Minot, diplômée de l’Ecole des Beaux-arts de Bordeaux en 2006 travaille dans le champ de l’image et de l’installation.
À partir d’images-source issues de ses déambulations sur le web ou de prises de vue accumulées sous la forme de collections d’images, elle produit selon son expression : des « compositions digitales ». Celles-ci sont conçues comme des « interfaces » entre réel et fiction, ce sont des visions fantasmées, extatiques et métaphysiques qui questionnent la complexité du réel et sa fragilité. Elle écrit dans ses carnets : « Dans ma démarche il est question d’identité numérique, je ne cherche pas à représenter le monde. Je produis des compositions digitales par le jeu de la « simulation ». Les images de Marie Minot font entrer le spectateur dans des zones indéterminées qui ne renvoient à aucune réalité sous-jacente. S’évanouissent avec elles, l’original et l’authentique pour laisser place à un univers d’apparences glacées et inquiétantes, d’ambiances faussement sophistiquées qui mettent en scène des sujets impersonnels, des formes abstraites, des espaces de méditation qui n’ont plus vraiment de référents. Jean Baudrillard écrit: « Le réel ne s’efface pas au profit de l’imaginaire, il s’efface au profit du plus réel que le réel : l’hyperréel. Plus vrai que le vrai : telle est la simulation ». Les nouvelles images témoignent d’un monde actuel désormais livré aux flux de toutes natures. Les « compositions digitales » de Marie Minot montrent à leurs manières des identités indéterminées. Difficilement dénommables, ses images que l’on pourrait, en langue française, qualifier tour à tour : d’« hyper-estampe », ou bien d’« estampe digitale » ou « virtuelle », d’« imprimé » ou d’« impression numérique », etc., ou en anglais : de « computer art print » ou de « digital art print » posent questions aux spectateurs, et c’est là toute leur force. Marie Minot, à travers de très belles expressions, écrit à propos de son travail artistique : « Là est l’épicentre de mon intention : L’émergence d’un certain vide narratif. À travers des visions rêvées et sensitives je questionne l’énigme du réel et sa complexité, à l’ère du tout numérique ».

Christian Malaurie, Ecrivain et chercheur, enseigne l’anthropologie de l’art a l’université Bordeaux
Montaigne, Fr.

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Since graduating from the School of Fine Arts in Bordeaux in 2006, Marie Minot has been working in the field of image and installation. From image-sources from her wanderings on the web, or shooting accumulated in the form of collections and images, she produces in her words « digital compositions ». These are designed as interfaces between reality and fiction, they are fantasy, ecstatic and metaphysical visions which question the complexity and fragility of reality. She wrote in her diaries : « In my approach it is question of digital identity, I do not seek to represent the world. I produce digital compositions by play of simulation ». Marie Minot’s images bring the spectator into unspecified areas not referring to any underlying reality. The original and the authentic vanish and blend together to create a universe of icy and disturbing appearances. Falsely sophisticated atmospheres stage impersonal subjects, abstract forms, meditation spaces which are no longer anchored in reality. Jean Baudrillard writes : « Reality does not give way to the imaginary, it fades in favour of more real than the real : the hyperreal. More true than the true : such is the simulation ». New images bear witness to a world now open to flux. Marie Minot’s « digital compositions » show undetermined identity. Her images are difficult to qualify : in French one might call them « hyper-estampe » or « estampe digitale » or « virtuelle », « imprimé » or « impression numérique » or in English « computer art print » or « digital art print ». They push the spectator to question what they see, that is their strenght. Marie Minot conveys beautifully the meaning of her artistic work : « Here is the epicentre of my intention, the emergence of a certain empty narrative. Through dreamed and sensory visions I question the Enigma of reality and its complexity at the time of digital era ».

Christian Malaurie, Writer, searcher, teach art anthropology at Michel de Montaigne Bordeaux III University, Fr.

 

Deux initiales : M

 

La pratique de Marie Minot est ancrée dans le visuel. Elle réalise des collages digitaux au sein desquels il s’agit de composer par assemblage, en sublimant les anachronismes ainsi provoqués. Il procède bien là du domaine de la photographie plasticienne numérique, mais les tricheries, habituellement convoquées par un tel medium, frôlent ici l’œil du regardeur jusqu’à s’imposer à lui avec une certaine évidence. Si l’image reste fluide, en revanche elle existe pour et par les traces précédant son assemblage, qui sont autant de signes plastiques de sa genèse. La destination de ces coutures apparentes n’est pas de cicatriser, bien au contraire : l’unité de la composition tient précisément dans l’équilibre fragile agi par l’artiste entre ces éléments hétéroclites.

« Aujourd’hui en photographie, on est à l’ère de l’hyperréalisme, d’une simulation du réel, de mises en scène extrêmement sophistiquées. Pour me positionner face à ce mouvement, je m’inscris dans un art à la fois immédiat et composé :

le collage numérique. »

 

Les deux mêmes initiales, comme en miroir, commencent de composer le nom de cette artiste bordelaise : M. Ce reflet permanent est également évoqué dans son univers pictural à travers l’élément particulier que représente l’eau, réminiscences sans doute de la pratique de Bill Viola qui l’influence : « L’eau est un symbole très puissant et très évident de purification, et aussi de naissance, et même de mort. Nous venons de l’eau et en un sens, nous glissons à nouveau dans sa masse indifférenciée, lors de notre mort ». Pour M.M., l’eau est à la fois matière et surface, support fragile et profondeurs anxiogènes :

« Dans cette série, l’eau glace l’image. Toujours de l’eau, c’est un leitmotiv. Elle est à la base de mon vocabulaire. L’eau est un symbole de vie, d’obsession – il se trouve que l’eau m’angoisse énormément, me submerge. C’est un espace symbolique commun, que tout le monde peut s’approprier. »

 

Si la peinture transmet son aura à travers matières et couleurs, les compositions graphiques de M.M. se glacent dans une juxtaposition figée d’un bleu aquatique – curaçao, fonds cosmiques et lolitas empruntées. Ses matériaux sont des images qu’elle chine ou développe, des prises de vues découpées et refondues, confondues. Mais ici, la source primaire servant l’agencement n’est pas le propos. Tous les éléments assemblés sont vidés de leur sens : les signifiants sont là, mais les signifiés se retrouvent embués derrière des flots d’informations contradictoires. Seules restent leurs traces, les empreintes qu’ils ont laissées dans la glace pilée où toujours se diffuse un alcool bleu.

Son empreinte picturale, Marie Minot l’a élaborée au fil de son parcours à l’école des Beaux-arts alors qu’elle travaillait le médium « peinture » : sa rugosité, ses mélanges, son côté charnel. Dans son travail photographique les éléments – colorations, matières, sujets – ne se mélangent pas, ils s’accumulent comme autant de couleurs primaires qu’on appliquerait sans les lier. Dans une homogénéité permanente, les calques se superposent mais jamais ne s’unissent. M.M. a commencé à évoluer à travers les images numériques en 2004, mais sa pratique antérieure de la peinture a toujours évolué en parallèle de recherches photographiques :

« Très vite, je me suis aperçue que ce qui m’intéressait dans tout cela, c’était la composition, les juxtapositions, que les images soient les miennes ou que je les trouve par ailleurs. La source n’est jamais brute, je la manipule nécessairement, je me l’approprie – excepté dans le cas du Polaroïd. J’ai arrêté la peinture et d’une certaine façon, aussi, la photographie traditionnelle pour me recentrer sur la question du collage. Je peux tout à fait partir d’une photo argentique que je scanne. La question de l’image est omniprésente, les sources sont multiples, elles peuvent être des prises de vue personnelles, des images du web, tout finalement – en théorie, même si en réalité je m’aperçois que ce sont souvent des prises de vue que j’opère en amont. Mais la question n’est pas là finalement, c’est le résultat qui importe. »

 

Ce résultat est issu d’un flux presque cathodique, de trombes de références imagées que l’artiste interrompt pour associer ce qui reste suspendu de ce tourbillon – capture au vol. Ce n’est pas nécessairement du sens qui se dégage de ces associations, mais les stigmates de l’arrachement au signifié créent du sensible. M.M. prend acte du regard troublé qui cherche à justifier ce qu’il voit, où la pensée reste en hypertexte et provoque, à ce moment donné, un travail singulier.

« Une image, à mon sens, est intéressante dès lors qu’elle a des contradictions, qu’elle fonctionne en oxymore. Elle va avoir quelque chose de séduisant, et on va être en même temps dans l’aversion et dans un questionnement sur l’érotisme. Un érotisme figé, cristallisé.

Une sorte de désir froid. »

 

Propos recueillis par Alice Cazaux,

Historienne de l’art – Rédaction critique, coordination d’expositions.

 

 Marie Minot : Dans l’arrière boutique lumineuse

A Johnny Thunders

« Dernier avatar de l’âme, où se confondent les exigences du spiritualisme et du positivisme… »
Gilles Deleuze/ Félix Guattari

Porosité idéale avérée.
Nous étions ces morts-vivants inattendus.
Nous n’étions ni des vampires ni des animaux ; seulement des promeneurs, des visiteurs ou des artistes et tout juste parés des enveloppes de carnivores, d’herbivores, d’omnivores…que sais-je …de chiens, de biches, de cochons !
Des humains venus d’une autre galaxie, flanqués de costumes étriqués et de robes pailletées destinés immanquablement aux pages en papier recyclé des quotidiens gratuits.
De la corniche la vue était imprenable, comme ces clichés ! Tu sais ? Ceux pris en train de rire dans le Photomaton de la première chance.

Allons !
Aussi troublant que se déplace en soi un sentiment lié à l’existence d’une première photographie, prise à partir, dans l’obscure boutique, du souvenir d’objets rassemblés dans d’autres images du passé ; nous existons dans des strates, des empilements qui font écran à la lisibilité et pour sortie de secours comme soudain la lumière dense intense et brillante s’échappe, tel du gloss sur les lèvres pulpeuses de Marie de grâce dans son jardin d’aimants, un trop s’en fout qui nous peuple et submerge notre désir.
Il s’avère que des bons révélateurs condamnés dans l’antre moite des placards sous les vents, ailleurs, hors des surexpositions, nous affligent aussi une fois leur évaporation.
Assembler les pertes, rassembler les sensations de bien-être et construire son image dans son cadre, son environnement est un point d’orgue. Oméga à la surface claire de l’envie.

La ville atonale
J’ai vu à l’horizon les lumières de la ville tellement brillantes, qu’elles m’apparurent fausses. Des loupiotes qui scintillaient au bout de je ne sais où. La queue de l’avion dans la nuit, le givre de métal sur les lettres dorées. Une piste infernale se dégageait, bordée de séries d’autres lumières bleutées. Une fille vêtue d’une robe blanche qui courait sur le tarmac et puis sur le coté un halo de milliers d’autres projecteurs, un mur du son éclatant de lumière intraversable lui; tombant du ciel pour éclairer la prison.
Le passé, le présent, l’avenir sont réunis chez Minot ; un œil est ouvert, mais sans le trait de bistre du scalpel, ni la lame du rasoir surréaliste et leurs expositions au regard de toutes et tous les fixent dans l’histoire émeraude de la pierre fossile.
Iris et sexe. Des cils, des gouttes d’eau. Les mains qui s’agitent là sur les fils tendus des épouvantes suivent le processus ininterrompu du souvenir au présent pour le passé.
Capture des instants composés.
L’autobiographie se déplace et les flous entretenus sont des couvertures pour les modèles. Des plaids sensibles et brûlants dans lesquels se lovent, s’emmitouflent les femmes fortes.
Alerte dans les myriades de gouttelettes aux confins des impudeurs.
Tant d’images internes nous enjambons pour aller vers l’unique, tant de victimes dans le fixatif. Tant de produits nous font dériver. Tant de posters, de glaçages, d’encombrements vers là où nous voudrions aller pour des images nouvelles. Marie Minot est là pour ne pas nous rassurer.


Créer l’avenir ; cette presqu’île sure sur laquelle le corps posé n’a plus sa place. Seule pensée qui s’égare et fait caution avec elle, comme avec des couleurs et des expressions miraculeuses.

La dame blanche
Après le bain de minuit, la mer scintillait et des étoiles mortes depuis des années lumière se perdaient dans le sable froid où leur reflet – feu follet – fondait. Du dernier noyé du jour à demi dévoré par les crabes, nous approchions par mégarde. T’avions trouvé entre les roches claires et luisantes, prise pour un congre putréfié, ta jambe nous ramenait aux photographies du légiste. Aux confins de l’aurore polie quand la cuisse remontée dans son sillage sous la poitrine, attire les luminescents filaments de plancton, je me délecte des pétales de ta peau de chenille et ma langue court sur l’épiderme de ce qu’il me reste de vie.
Tu es là et dans l’obscurité seul petit point rond et orangé, de la brûlure et du diamètre d’une cigarette m’avertit de ta présence.
Nous nous aimons sur la grève dans le clapot – non frontière liqueur et humide de la vaguelette qui chuinte dans les menus galets – à moins d’un mètre du rivage pourpre quelques derniers bans de sars glissent et viennent en surface caresser le dernier souffle de la nuit qui s’estompe. L’immense œil vermillon point sur l’horizon, le baiser du croissant apparent ondule à la limite des limbes obscurs. Le voile limpide et blanc, c’est ta robe de titane qui se dévoile encore, ici, anatomie dans laquelle j’ai planté mes dents sur la petite route en jet d’encre craché vers la ville atonale. Automobile lancée tant de rock’n’roll s’échappe par les fenêtres ouvertes où l’air du matin s’engouffre en hurlant. La nuit chassée lentement point, énerve encore les fantômes aux doigts emmêlés dans les brumes criardes. Tes mains entre tes jambes serrées et ce sourire reflété avec les cheveux dans le prolongement de cette sensation de vitesse, sont la dernière image de toi que j’ai en moi. Dame blanche soudain volatilisée dans le virage des abricotiers. Photographie.

Une photographie dans le temps est comme ça. J’ai dans mon apprentissage imaginé qu’elle devait procurer foule de ressentis allant de là à là. Avec Marie Minot, il n’y a pas d’enchantement – ce serait l’illusion – il y a rare, et encore une perforation dans une tête comme un trou de serrure ou l’empreinte d’une balle, une tache, un point de lumière qui restitue les donnés du souvenir calqué sur quelque chose, je ne sais quoi, presque rien sans doute, mais qui doit bien évidemment nous échapper et faire appel à notre intelligence pour ressurgir encore et encore vers la vie.

Christophe Massé, Bordeaux/Saucourt-sur-Rognon 30 décembre 2014